« Les montagnes n’appartiennent à personne, c’est bien connu, mais les expériences appartiennent à chacun. Beaucoup d’autres peuvent grimper sur les montagnes, mais personne ne pourra jamais s’emparer des expériences qui sont et demeurent nôtres. » Walter Bonatti
Content :
Mont-Blanc
Grand Capucin (3838 m.) - versant est
Première partie
Nous voilà arrivés à Chamonix, où nous préparons notre matériel avant de prendre le téléphérique de l’aiguille du Midi. Il faut encore passer à la Maison de la Montagne pour se renseigner sur les itinéraires du secteur de la Combe Maudite et du Mont-Blanc du Tacul.
Nous sommes chargés comme des mulets, prêts à partir depuis le couloir de glace de l’aiguille du Midi. Une vue magnifique sur les hauts sommets du Massif et une longue approche nous attend en direction de notre lieu de bivouac.
Accessible, autant par l'homme de la plaine que par l'alpiniste, le col du Géant et l'aiguille du Midi marquent la frontière entre le monde "organisé" et celui dit "sauvage".
Le monde sauvage, ce sont les neiges éternelles, les piliers de granite fauve, les gestes de l'escalade, le soleil, le bleu du ciel... mais aussi l'errance, le vent, le froid, la fatigue, et la peur . Masses gigantesques faussement débonnaires, les glaciers possèdent une âme et une personnalité qu’on ne saurait négliger.

Nous sommes confrontés à des passages très crevassés à mi-chemin et devons doubler d’effort pour se frayer un chemin entre ces murs de glace… Juste en dessous de la pointe Adolphe Rès…
Certains passages étaient plus que délicats; il fallait non seulement s’y retrouver mais aussi prendre des décisions d’itinéraire dans cet immense labyrinthe… Enfin nous apercevons le Grand Capucin…
Après environ 3 heures de marche, nous sommes content d’arriver au pied de cette paroi légendaire que Walter Bonatti a libérée en 1951.
Nous installons la tente au pied de la face, la nuit tombant déjà et le froid étant au rendez-vous (environ -10°/-15°).
Nous n’avons pas emporté de matelas de sol et le froid de la neige en milieu de nuit n’était pas des plus confortable !
Réveillés à 6h du matin, tout était pétrifié par la glace et le givre. Nous préparons un petit-déjeuner de fortune en fondant la neige pour le thé et mangeons quelques céréales.
Devant nous, sa Majesté le Grand Capucin avec sa verticalité absolue, déconcertante ; rien qu’à s’imaginer suspendu là-haut, on avait presque le vertige. Je suis saisi de ce sentiment de fragilité qu’on éprouve toujours devant la Grande Nature.
Nous franchissons la rimaye du glacier avec difficulté pour aborder le couloir des Aiguillettes (avec de la glace, des rochers brisés), sur environ trois longueurs pas facile en mixte qui nous prennent pas mal de temps. A ce moment, il nous faut abandonner les chaussures rigides et les crampons pour nous préparer à l’escalade en parois et pour intégrer les notions d’engagement et d’aventure.
Nous attaquons tout droit par des fissures avec des parties en glace et l’ambiance devient de plus en plus impressionnante.
Depuis hier, j’étais dans cet état d’esprit épuisant, dû à l’altitude et à l’exploration de la face du Grand Capucin. J’étudiais la face avec mes jumelles pour trouver la bonne voie, les choix d’itinéraires étaient très complexes à évaluer dans ce premier tiers de la paroi. Il ne fallait surtout pas se tromper…
Me voici dans la cinquième longueur en 5c/6a, j’escalade avec méfiance. À peine après une dizaine de mètres, la difficulté est très marquée… Et l’engagement total. Je ne vois ni le relais ni mon assureur… Ce qui ajoute une dose d’adrénaline!!!
Enfin après plus de cinquante mètres d’escalade difficile tout en traditionnel, j’arrive à un relais bien vertical et suspendu dans le vide.
C’est à cet endroit précis que commence vraiment le problème de la face, une fissure rectiligne et sans aucune protection sur vingt-cinq mètres avec des coulées d’eau dans la fissure, ce qui n’arrange rien à la progression. Le temps file très vite et Philippe Valet, mon compagnon de cordée, s’élance dans cette longueur où la verticalité est maximale.
Nous n'avons déjà plus beaucoup d’eau et la bouche se dessèche très vite… Philippe avance avec peine. Mon baudrier commence à me faire mal surtout à une de mes jambes qui s’engourdit peu à peu… Je suis pendu dans un vide absolu… J’essaye d’encourager mon compagnon de cordée pour le soutenir moralement dans les derniers passages de cette longueur où la détermination doit être au maximum. Un combat entre homme et montagne est engagé…
La cotation de cette longueur est de 7a (ce fût un des plus dur 7a de ma vie). L’ambiance est des plus sévères et se trouver là, suspendu, a vraiment de quoi faire peur!!
Je le rejoins avec difficulté et ne réussit pas à enchaîner cette longueur, j’ai essayé de faire de mon mieux mais l’altitude, la fatigue et la peur étaient omniprésentes…
Devant moi, une fissure qui part en traversée vers la gauche, le vide est de nouveau impressionnant, mais le rocher est sain et bien fissuré. Ce qui est plus gênant ce sont les coulées d’eau continues dans la fissure où il faut pourtant placer correctement les protections.
La fatigue se fait ressentir à nouveau. C'est une interminable longueur d’environ cinquante mètres où le relais n'est pas visible non plus. Le temps s’écoule très vite, tout entièrement occupé par d’âpres virtuosités… Je lutte avec cette large fissure en utilisant un minimum de friends, pour pouvoir en avoir assez jusqu’à la fin de la longueur.
À un moment, je pense arriver au relais, mais ce n’est pas le cas. Il me faut encore engager plus de 6 mètres au-dessus de la dernière protection, je glisse tant bien que mal mais à force d’entêtement, je parviens à sortir de cette interminable longueur… Et enfin j’arrive à ce relais, épuisé.
À cet instant, il faut prendre la décision de continuer ou de descendre. Au-dessus de moi des surplombs, trempés d’eau. C’est la fonte des neiges sur les vires supérieures… et la voie passe juste à cet endroit !!
Le spectacle était magnifique, mais mon esprit et mon corps étaient fatigués par cette ascension ; à ce moment, le soleil venait de partir et le vent se levait… Je pris avec tristesse la décision de faire retraite. Le relais était composé de deux vieux pitons rouillé dont un qui bougeait légèrement quand je me pendais dessus. Je n’avais pas le choix… Il faut redescendre et récupérer le matériel laissé dans les fissures plus bas.
Il est à peu près sept heures du soir et nous entamons cette succession de rappels effrayants avec des relais reliés par de veille cordelette qui ont passé plusieurs hivers… Nous avions laissé un friends coincé dans une fissure; ça nous a pris trente minutes pour le récupérer, j’avais deux doigt en sang… Nous avons aussi perdu du temps pour retrouver notre matériel d’approche, crampons, piolet et chaussure qu’on ne trouvait plus dans cet immense chaos.
Nous ne trouvions pas les bons relais et avons dû enlever nos encordements pour pouvoir arriver à ceux-ci. Le dernier rappel était sur un morceau de granit coincé par un autre, il ne fallait pas faire de coup sur la corde.
Nous arrivons enfin sains et saufs.
Nous laissons derrière nous le Grand Capucin avec le souhait d’y revenir, encore plus motivés.
Philippe Ceulemans


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