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Savoir l’alpinisme

Ce texte a été rédigé en réaction à un article paru sur La Montagne & Alpinisme. L’article de Jean-Paul Bouquier sur « l’équipement des voies d’escalade en terrain d’aventure », dont on ne peut que partager les conclusions, m’inspire quelques réflexions.

La première, c’est que l’obsession sécuritaire, qui empoisonne déjà notre vie publique de la façon que l'on sait, est à l’évidence en train d’envahir le territoire de l’alpinisme, ce qui est le meilleur moyen d’achever de le détruire. Nous vivons dans une société complètement schizophrène, où l’on voit s’avancer la foule de ceux qui veulent sans contraintes accéder à la montagne, c’est-à-dire aller vers un espace naturellement dangereux, mais en exigeant que leur soit épargnée la sanction de leur démarche, à savoir l’acceptation du risque qui en découle. Consommer sans dangers de périlleux loisirs : cette attitude imbécile rejoint l’incivisme qui gangrène le corps social tout entier, où il est devenu de règle de revendiquer des droits sans supporter le moindre devoir…

Naturellement, il y a plein d’excuses à cela, à commencer par les conditionnements dont ces bonnes gens sont l’objet. À preuve l’extraordinaire succès des via ferrata, qui sont pourtant la pire réponse possible à un besoin légitime. Dans une société urbanisée à 90 %, il est sain que se manifeste un appétit de nature. En revanche, il est pervers de n’y répondre que par l’artificialisation de celle-ci. Il existe pourtant un moyen très simple de le satisfaire : il suffit de se mettre nu pour aller étreindre la matière minérale. Ceci peut être compris de façon métaphorique aussi bien qu’au premier degré, et tant mieux si cela débouche sur l’idée d’une relation nécessairement sensuelle, ou même érotique, à l’élément naturel : la satisfaction du besoin de nature se doit d’être une jouissance. Mais cela n’a rien à voir avec les solutions qui sont mises sur le marché : à celui qui veut palper l’épiderme de la terre, on ne trouve rien de mieux à lui proposer (je n’ose dire : offrir) que de lui mettre un câble dans la main. On comprend aisément le pourquoi de la mystification, puisque cela nourrit le vaste business des aménageurs (qui vendent leurs câbleries au prix de l’or), des maires (qui se tirent la bourre pour appâter les gogos), ou de ces médaillés qui ne savent plus ce qu’aller en montagne veut dire. Que l’usager soit couillonné, c’est le cadet de leurs soucis pourvu que ça rapporte ; et puis, on lui installera un pont de singe : à défaut de jouissance, il aura bouffé de l’adrénaline. Tout ceci en parfaite sécurité, du moins le prétend-on – et tant pis si c’est un énorme mensonge.

Butterrarms-FreeclimbingIl est vrai qu’on n’en est plus à une imposture près. Au coeur de l’alpinisme, il y a l’expérience de l’aventure. Mais qu’est-ce que cela ? « Entreprise hasardeuse », dit le dictionnaire ; ou encore : « événement imprévu, surprenant ». Bonnes définitions – à ceci près que l’aventure est devenue un spectacle, façon Paris-Dakar ou Fort-Boyard, un produit de consommation et une activité du dimanche, comme la fête foraine : mettre l’aventure dans des boîtes, des cellules ou des parcs, il fallait y penser ! Autre aspect, qui agacera sans doute quelques confrères clubistes : le coup du « ski de montagne de compétition ». On parlait autrefois de « ski-alpinisme », avant de découvrir que c’était tout, sauf de l’alpinisme. Terrain préparé, terrain câblé, terrain « sécurisé » : c’est en effet la négation de l’alpinisme, si celui-ci consiste à prendre la montagne comme elle est. On a donc décidé d’appeler cela « ski de montagne ». Sauf que le terrain est toujours préparé, câblé, « sécurisé », ce qui est toujours la négation de la montagne. L’expression de « ski-cross chronométré en terrain de montagne préparé » serait plus appropriée, et en tout cas moins hypocrite. Mais il faut bien voir l’idéologie sousjacente à la manipulation : puisqu’on est incapable de s’adapter à la montagne telle qu’elle est, il faut adapter la montagne à ses caprices. Et puisque cela reste « en montagne », on peut toujours prétendre que c’est « de montagne ». L’ennui, c’est que la falsification fait jurisprudence, avec la complicité plus ou moins honteuse de nos clubs.

Pierre AllainQu’est-ce donc que l’alpinisme ? Je citerai volontiers Pierre Allain, maître dès-alpinisme absolument incontestable. On trouvera peut-être bizarre que je me réfère à l’auteur d’Alpinisme et Compétition. Je leur rappellerai donc que PA a ultérieurement publié un autre livre, intitulé L’art de l’alpinisme. Acte 1 : compétition (au sens, en réalité, d’émulation). Acte 2 : art. Curieusement, on retrouve exactement la même définition chez René Daumal, écrivain trop tôt disparu, auteur du Mont Analogue, qui avait projeté d’écrire un Traité d’alpinisme analogique. On devait y trouver cette définition : « L’alpinisme est l’art de parcourir les montagnes en affrontant les plus grands dangers avec la plus grande prudence. On appelle ici art l’accomplissement d’un savoir dans une action. »

Tout est là, en effet. Oui, la montagne est un univers dangereux et elle le restera, quelques efforts qu’on puisse produire pour exorciser cette réalité. Oui, aller en montagne revient à prendre des risques, et cela n’a rien de répréhensible, puisque le risque est la condition même de la liberté : une société qui jette l’anathème sur le risque est mûre pour la servitude et l’aliénation. Oui, la prise de risque doit avoir lieu en toute connaissance de cause : connaissance de son existence, de sa nature, de la possible sanction, de l’obligation d’en assumer les conséquences – cela s’appelle la responsabilité. Mais cela ne se situe pas dans le recours à telle ou telle technologie. La question du placement ici ou là du point de renvoi, si elle a un intérêt spécifique, n’apporte aucune réponse à l’enjeu fondamental, car c’est d’abord une question d’attitude mentale : en montagne, je suis maître de mon destin, et cela ne se délègue pas. Ceux qui attendent que des aménageurs fassent le travail pour eux n’y ont pas leur place.

Montagne & AlpinismeOui, la montagne est une chose merveilleuse ; non, elle n’est pas accessible à tout le monde, sauf à vouloir rendre horizontal ce qui s’acharne à exister verticalement. Or, le fantasme sécuritaire revient à vouloir rendre la montagne plate, ce qui est tout simplement absurde : la montagne c’est pointu, définitivement, et aucune technocratie n’y pourra jamais rien.

Depuis toujours, l’alpinisme a été une transgression, culturelle, sociale, autant que géométrique. C’est la même chose pour l’art, et ce n’est pas le seul point commun. L’alpinisme est, ou en tout cas a été, une affaire de créateurs. J’ai l’impression qu’on ne sait plus très bien aujourd’hui ce que c’est qu’ouvrir une voie. Beaucoup s’imaginent qu’une voie ne se définit que par une succession de bouts de métal visibles. Et comme ils sont déboussolés, voire terrorisés, quand par malheur une balise leur échappe ! Là aussi on peut invoquer bien des excuses, depuis que les mercenaires de la perceuse ont entrepris d’écumer les falaises, pour y scotcher des parcours sans queue ni tête, dictés par la seule loi du 6a-6b ou du 7b-7c. C’est oublier qu’équiper n’est pas ouvrir, si l’on peut ouvrir en équipant. Une voie n’est pas une ligne de plaquettes. C’est la réponse donnée, de façon plus ou moins inspirée, à une offre architecturale. La montagne dessine par ses formes un chemin possible, et si la voie est belle, c’est en premier parce que la montagne aura réuni les ingrédients nécessaires : pureté de la ligne, qualité de la roche, exigence d’engagement… À l’alpiniste de répondre et de se montrer à la hauteur. La trace qui compte, c’est l’intelligence et l’élégance de sa démarche, et non la ferraille éventuellement mise en place. C’est cela qui fait que des équipeurs entreprenants produisent de véritables croûtes, là où d’autres créent de véritables oeuvres d’art. Ce n’est pas une question de diplôme ou de professionnalisme, et d’ailleurs c’est très souvent du côté des amateurs que l’on rencontre la meilleure inspiration.

Incidemment, cela pose un problème jamais abordé, celui de la propriété intellectuelle des voies, comprises comme productions artistiques. Cette question n’est pas aussi futile qu’il y paraît. Admettre la dimension artistique de l’alpinisme, c’est accepter l’idée que les auteurs ont des droits moraux (exclusivement, cela va de soi) sur leurs oeuvres. Oui, j’ose affirmer qu’une voie appartient d’abord à celui qui l’a conçue et réalisée, et qu’il a son mot à dire sur ce qu’elle devient par la suite.

Les modalités d’une ouverture signalent une intention, qui à elle seule mérite le respect (si l’on n’y est pas prêt, on peut aller voir ailleurs !). Qu’on m’autorise un exemple personnel : j’ai ouvert naguère dans les Rochers de Borderan, aux Aravis, une voie dans laquelle j’avais fait exprès de multiplier les traversées, carles Rochers de Borderan-Aravis-France cela m’apparaissait comme la meilleure réponse donnée à la structure oblique propre à cette paroi. La première longueur elle-même n’était qu’une très longue traversée ascendante, écrite en sens inverse de l’inclinaison des strates, histoire de se projeter de façon assez surprenante dans la muraille. L’intention a visiblement échappé à un spécialiste local du 6b, hélas équipé d’une perceuse, qui a jugé utile de « rectifier » cette entame en alignant des plaquettes à la verticale du premier relais. Résultat : élimination de l’effet de surprise, et du sens même de la voie. Merci camarade : je me serais volontiers passé de votre initiative !

Il existe actuellement un vrai péril dans nos montagnes : celui de voir dissoudre ce véritable patrimoine que des générations de grimpeurs inspirés ont peu à peu constitué, au profit d’une banalisation désespérante et de la prolifération d’itinéraires sans intérêt. Cela ne signifie nullement qu’il soit interdit de faire du nouveau : il existe en réalité quantité de sommets dont la découverte est seulement ébauchée, et qui renferment de belles lignes aussi esthétiques que logiques. Il suffit de les chercher pour les trouver. Encore faut-il pour cela avoir l’attitude qui convient : « On ne voit bien qu’avec le coeur », disait Saint-Exupéry. Il faut donc accepter de perdre son temps à courir des vallonsanonymes et déserts, peut-être pour rien. Quand Daumal écrit : « On appelle art l’accomplissement d’un savoir dans une action », il faut comprendre « savoir » dans tous les sens, pas simplement une compétence, mais plus encore une connaissance, nourrie de curiosité, d’imagination, d’apprentissage, d’expérience, de désir.

D’accord, cela revient à poser que l’alpinisme relève fort peu du sport, et beaucoup de la culture. J’écris ce mot avec d’autant plus d’application et de gourmandise que je vois bien combien il est en passe de devenir suspect, dans une société qui situe son horizon idéal au niveau de la racine des pâquerettes.

Mais c’est ainsi : l’alpinisme est un art de vivre qui s’accommode fort mal des séductions de la médiocrité. Au train où vont les choses, la revendication de la culture a bien des chances de devenir une attitude incongrue. Il ne faut pas avoir peur de l’assumer : la culture, ce n’est rien d’autre que l’ensemble des instruments qui permettent de savoir où on est, où on en est, et qui on est. Par l’ensemble des vertus qu’il implique, l’alpinisme peut être un merveilleux instrument de connaissance. Encore faut-il se tenir sur le terrain des véritables enjeux, qui n’est pas celui des fauxdébats technologiques. Comme dit le proverbe : « Quand le doigt montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. » Ne serait-il pas temps de réapprendre à regarder le ciel ?


© Pierre Chapoutot







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