Voici un petit aperçu de l’ambiance qui règne dans les contrées de Patagonie avec le récit de quelques ascensions en alpinisme et escalade en style alpin.
Content :
Patagonie
Les terres du bout du monde
Début février 2006, j’arrive après avoir fait une semaine de trekking sur les Torres del Paines où j'ai effectué un reportage photo et vidéo sur l’ascension de « Riders on the Storm ».J’avais l’esprit imprégné par ces faces mythiques et par ces paysages d’une rare beauté.
Je découvre avec une joie immense, enfin, le parque National Los Glaciares et le village d’El Chalten avec ces sommets en flèches granitiques du Mont Fitz Roy à 3405 m et du Cerro Torre à 3102 m.
Les Andes patagoniennes, à l’extrémité sud du continent américain, où règne un climat très changeant et où les vents peuvent atteindre des vitesses folles.
L’aiguille Guillaumet 2579 m.
Départ du camping de Madsen le 9/02. Nous chargeons 2 cavallos de nos 120kg de bagage!! Mon équipier arrive enfin et nous ne devons plus perdre de temps, un créneau météo plus ou moins favorable s'offre à nous.
Nous voici partis, pour 3 heures de marche jusqu'au Base camp Rio Blanco (solo escaladore) à 750m. Nous y installons notre base camp pour une durée d’un mois. Nous découvrons deux vieilles cabane bien caractéristiques, tout en bois, et une vingtaine d’alpinistes. Nous aurons enfin toutes les informations nécessaires sur les conditions en montagne.
À 23h au dodo et réveil à 2h40, avec un début d'approche de nuit sur le glacier très tourmenté du « Piedras Blancas ». Très vite nous sommes confrontés à d’immenses parois de glace qui nous bloquent dans notre progression (certaine crevasse de plus de 100m de haut et 200m de profondeur).
Nous avançons dans une zone d’ombre, les frontales allumées, avec un rayon d’action limité et des masses difformes dont je ne distingue pas vraiment les détails. Il faut se frayer un chemin et nous sommes obligés de faire un gros détour et de passer sur des ponts de neige très délicats. Ce n’est pas sans un certain malaise que je sens peser au-dessus de nous des abordés... Voilà un souci de plus, qui augmente les difficultés de la course; nous devons nous assurer mutuellement pour les franchir!!! Il n’y a pas d’autre solution!? D’autre part, là où nous sommes, revenir en arrière serait aussi dangereux qu’aller de l’avant...
Après plus de 3h marche, nous découvrons le lever du soleil loin sur l’horizon, magique... Nous passons de l'autre côte de la face (NW) et nous remontons sur 300m le long de la paroi, dans un couloir à plus 50° en mixte. Les rochers sont instables et il faut assurer chaque pas de la progression jusqu'au premier névé en glace vive (piolets&crampons). Ensuite commencent les hostilités, en suivant le début de l'arête. L'aiguille Guillaumet ouverte par des Argentins, Edouard Brenner et Eddy Moschioni , le 21/1/1981. Un itinéraire de 600m ( IV,V,VI, A2 et A1). Nous rentrons les grosses chaussures et sortons le matériel d'escalade, friends, nuts...
Devant nous, un versant rocheux vertical avec des murs bien fissurés et d'une bonne qualité où il faut rapidement engager et montrer les moustaches... Un cheminement assez complexe à lire et où nous devons être très attentifs. Je commence à grimper, tout en portant un sac très lourd. Les fissures sont d’une qualité exceptionnelle. Ensuite Phil (Valet) par dans la longueur clé en A2 et prends du temps (40min)… Après cette longueur, une longue traverse avec une ambiance très alpine et un vide incroyable de plus de 600 m. Puis un grand dièdre de 50m en VI (6b) tout en escalade libre après lequel nous revenons progressivement sur le fil de l'arête où les bourrasques se jettent avec une violence rare!!
Ainsi nous progressons, six heures durant. Les longueurs suivantes sont très variées et d'une grande escalade aérienne. À présent, la paroi s’incline, puis il faut redescendre sur une arête sans protection et reprendre en « Face est », face qui nous protégera du vent très agressif .
Le bruit terrifiant du vent s'engouffre à travers les blocs de granite coincés... Une ambiance bien Patagonienne... Devant nous un mur de granite immense, surplombant et très impressionnant. Déconcertant! Après une longue réflexion, je décide de longer sur la gauche un dièdre en rocher délité et chaotique… Je me retrouve rapidement seul confronté à des choix d’itinéraires de plus en plus complexes, avec un tirage énorme de la corde! Je m’interroge encore sur le bon cheminement de la voie et décide de couper tout droit, par une cheminée en partie enneigée (5c). Mais j’arrive en bout de corde et suis donc obligé de faire un relais improvisé. Tout à coup, je n’y vois plus rien. Le ciel s'assombrit de nuages et il commence à neiger… Un énorme sentiment d’incertitude et d’isolement m'envahit!
Maintenant un vent violent dissipe ici ou là le brouillard, laissant deviner parfois le sommet enfin visible. Cette ainsi que mon compagnon part sur le fil de l’arête tout en traversée dans une ambiance vertigineuse.La fatigue commence vraiment à peser!!
Nous arrivons enfin au dernier névé sommital, heureux, avec une pente avoisinant les 55° sur environ 150m, (crampons&piolets)… Un dernier effort jusqu’au sommet. La vue est imprenable. Nous arrivons à 19h et nous voici juste à côte du Fitz Roy, qui se laisse de temps en temps apercevoir entre les nuages. Le vent est toujours d’une puissance extrême, procurant un sentiment de grandeur... Un spectacle incroyable s’offre à nous et une joie nous ennivre, faisant place à la fatigue!Il est temps d'amorcer la descente. Celle-ci se révèlera pas facile, parfois dangereuse. Il nous faudra regrimper pour débloquer la corde coincée. Les rappels se succèdent de manière interminable et aléatoire. Nous arrivons en soirée au pied de la «Guillaumet» face est, sur une rimaye gigantesque et surplombante... De la folie furieuse!!! Notre corde est trempée!!
Sur le chemin du retour, nous avons de très gros ennuis d'itinéraire pour retrouver le bon chemin et on s'enfonce jusqu'à mi-cuisse dans la neige (mes chaussures sont trempées!). Nous sommes enfermés dans un labyrinthe de crevasses béantes. Pendant la marche de retour, nous nous sommes effondrés de fatigue sur le glacier. Heureusement que la lune nous éclaire un peu entre les nuages. Nous arrivons à genoux vers 3h00 du matin au Paso Supérieur dans un drôle état et complètement déshydraté, après 26h de course, pour enfin nous installer dans notre bivouac.
Cerro Poincenot 3002 m
Suite du travel... Une superbe nuit avec des milliers d’étoiles où nous distinguons très distinctement les galaxies. Du jamais vu! Nous sommes bien emmitouflés dans nos sacs de couchage et bien coincés dans notre grotte de glace. Nous réglons nos montres à 3h et je ne sais pourquoi on se réveile à 4h… Nous sommes en retard. Nous nous préparons et partons au plus vite. Nous suivons les traces dans la neige en direction du Fitz et arrivons à son pied. Nous sommes pourtant obligés de refaire de nouvelles traces, ce qui nous fatigue beaucoup. L'approche est plus longue que prévue…
On passe sur des ponts de neige qui font froid dans le dos… Puis les pentes deviennent de plus en plus raides et nous devons redoubler d’effort. Nous nous enfonçons profondément dans la neige, parfois jusqu'à la taille. Chaque pas est un combat, nous sommes à présent les premiers à faire les traces...
La neige est de plus en plus lourde et collante, les conséquences du dégel s’abattent sur la montagne. Des morceaux de glace fusent d’un peu partout…
Nous franchissons une barrière de séracs qui s’élève juste au-dessus de nous, dans la partie médiane du glacier. L’inclinaison est maintenant de plus de 70 degrés, les séracs sont très menaçants et vu d’ici, il faut montrer une très grande détermination pour continuer.À cet instant, il est nécessaire de trouver une volonté d’avancer dans cet océan de neige. Chaque enjambée est difficile et tous les 5 mètres nous retombons à genoux dans la neige épaisse. Le mentale en prend un coup. On n’a pas droit à l’erreur, sinon c’est le gouffre… une chute de 700m!
Nous arrivons bientôt près du couloir principal et la situation devient très délicate. Nous avons maintenant des pentes de plus de 80 degrés. Il serait idéal de pouvoir nous sécuriser. Après avoir creusé avec mon piolet dans la neige, je tombe sur de la glace et peux donc installer une broche à glace. Il nous faut alors avancer dans un passage où il faut franchir une plaque de neige croûte (plaque avant!!), légèrement fissurée au-dessus de moi. Je retiens mon souffle, me dépêche et ça passe!! OUF!!L’expression de nos visages est bien visible… La traversée est de 40m en glace croûtée et enfin j’arrive sur du rocher mixte où il y a une sorte de relais?¿? Mon compagnon me rejoint, il commencera la longueur suivante où il faut sortir les friends tout en gardant les piolets en neige mixte, le rocher étant souvent mouillé !
Les conditions sont difficiles! Le soleil frappe maintenant et chaque longueur est engagée! La progression dans ce couloir est complexe et le temps est contre nous! Tous les relais sont décalés sur la droite, à cause du manque de neige, ce qui nous demande un effort plus grand et une perte de temps précieuse. Nous devons affronter des sections sur rocher en piolets crampons, dans un niveau 5c/6a. Nous sommes maintenant proche du col c-à-d à la moitié de l’ascension et il est déjà 14h30. Nous nous trouvons à une altitude de 2750m et sommes à 257m du sommet qui se trouve donc à 3002m. Nous avançons péniblement, le visage marqué par l’effort.A ce moment, nous ne parlons plus entre nous et certaines longueurs prennent jusqu’à une heure, avec des passages entre la glace et le rocher, complètement trempé par les coulées de neige. Il ne fallait surtout pas tomber, car il n’y avait pas plus de 3 malheureuses protections incertaines par longueurs de 50m.
Pourtant, il nous faut prendre une décision, au vu du retard accumulé pendant la journée et en restant conscient qu'il faudra également redescendre, ce qui prendra aussi du temps.
Nous décidons de renoncer, sinon on aurait du escalader de nuit!! Le danger était trop grand…
Une ambiance à couper au couteau… là-haut!!! FRISSONS!!! Le retour est encore plus complexe, par de multiples successions de rappels en traversée, pendant plus de 3h rien que pour le couloir. Ensuite, il faut repasser par le passage en glace pourrie…¿? Nous devons surmonter nos appréhensions. Puis c’est une suite de traversées sur le glacier supérieur où nous progressons avec une grande prudence, les deux piolets bien enfoncé dans la neige et les appuis bien encrés, la concentration est au plus haut !!! Nous franchisons la rimaye avec un passage très pentu!!!. Et nous revoici sur le glacier principal en direction du Paso Supérieur, pour une marche de 1h30 +/-. Enfin heureux d’être arriver. (20h30).On fait fondre tout de suite un peu de neige pour le repas du soir. Et vers 21h30, le team belge nous rejoignent, génial. Le soir tempête de neige où tout est enseveli par la neige, qui n’a cessé de tomber pendant toute la nuit, avec des températures de –5 à 7 degrés…plus vents… Puis c’est le retour bien mériter, d’abord a Rio Blanco et puis El Chalten pour ce reposer et puis ce préparer pour le dernière objectif le Fitz Roy par la Franco Argentine. Que bueno aqui !
Fitz Roy 3405m.
5 jours d’attente à El Chalten. Avec le « groupo Belga » au complet dans une atmosphère Caliente, nous discutons météo, pour le prochain créneau qui reste encore incertain. Alex et Thomas Hubert, Peter Croft, Steph Daves sont également présents.Le temps presse et finalement, nous décidons de monter vers « Camp Rio Blanco ». Depuis quelques jours nous nous préparons mentalement pour attaquer le Fitz par la Franco-Argentine.
Nous commençons une préparation minutieuse du matériel de montagne et des réserves alimentaires pour une autonomie de 3/4 jours.
Nous partirons demain, mercredi 1 mars, dans l’après-midi, vers le « Paso Supérieur » et arriverons a 17h (plutôt rapide). Nous découvrons le Base Camp rempli de neige, jusqu'à 50 cm. Toutes les grottes sont bouchées… Il faut dégager tout ça au plus vite et se restaurer, avant l’attaque de ce soir. Les montres sont réglées a 23h30, départ a 00h30 par l’échelle le long de la falaise du col, pour rejoindre le glacier juste à son pied.
Nous étions les premiers ce jour là et il nous a fallu faire les traces, ce qui nous a beaucoup ralenti. On doit redoubler d’effort. La nuit vient de commencer et il fait environ –9°. Il faut faire très attention aux crevasses qui sont recouvertes de neige fraîche, puis il y le passage sur une rimaye avec au milieu un peu de mixte à 60°.
Ensuite, c’est une longue et pénible marche en direction du Fitz Roy, qui nous coûtera 4h pour nous bloquer par une crevasse gigantesque de 200m de profondeur. La montagne prend maintenant une autre physionomie et je préfère attendre l’aube pour repartir. Mes vêtements sont mouillés par la marche et nous devons attendre dans un froid paralysant.
Bientôt nous perdons la sensibilité des pieds à cause du froid…Un travail intérieur est nécessaire pour résister à cette expérience.
Nous repartons à 6h15, en effectuant un détour d’environ une heure, dans une neige profonde avec un passage d’une crevasse très verticale, puis nous arrivons au pied de la brêche et devant nous, il y a les ombres dures d’une grande rimaye de 50m, absolument verticale en glace délicate.L’action continue dans mon esprit et j’entreprends, au plus vite, de l’escalader. Par la suite, une traversée sur la droite, pour rejoindre un couloir en mixte à 50°.
L’ambiance y est sévère et la concentration est palpable, il faut rester calme et déterminé et savoir engager, le temps passe vite et les nuages et le vent sont plus menaçants que cette nuit.
Dans le couloir, nous perdons encore du temps et nous nous rendons compte que les conditions changent de plus en plus vite; juste au dessus de nous, des tourbillons de neige sur les terrasses supérieures sont chargés de poudreuse et ce sur l’ensemble de la face sud.
Maintenant, le bruit du vent glacial gronde avec fracas…
Une atmosphère austère se dégage de cette paroi de plus de 1000m. Il faut prendre la décision d’arrêter l’ascension. Muets et tristes, nous entamons notre descente.
Aussi une ascension de ce type demande à la fois du courage, de la mesure et certain contrôle intérieur, trois adjectifs qui nous emmènent à une préparation entièrement raisonnée et consciencieuse.
Cet état doit coïncider avec de bonnes conditions de montagne.
Le lendemain nous descendrons de montagne, nos sacs charges à ras bord ...Je ne vous raconte pas l'état des épaules...
Pour le retour, des vents d'une violence extrême, accompagnés de rafales qui nous déséquilibraient jusqu’à nous agenouiller au sol !!! Nous sommes bien cassés, mais une fiesta avec "Assado" nous attend ce soir.
Texte : Philippe Ceulemans / Expédition Patagonie Février&Mars 2006


Commentaires
J'ai vu hier soir sur la 5 (mardi 23 septembre) un reportage sur les exploits d'Alexander et Thomas Hubert. J'ai été très impressionnée. Mon ami est un fou d'escalade. Je voudrais lui offrir un dvd de vos exploits si il en existe; Merci de me donner l'adresse où je pourrais acheter qq chose sur l'escalde extrème. Bravo. Catherine